Discours Daniel Aptekier-Gielibter lors de la cérémonie à Bobigny, 31/05/2015 PDF Imprimer Envoyer

«Familles et Amis des Déportés du Convoi 73»

Cérémonie en souvenir des 878 déportés du Convoi 73

Ancienne Gare de Déportation de Bobigny

31 mai 2015

Discours de Daniel Aptekier-Gielibter au nom du CA de l'association

 

Monsieur le Maire, Mmes et MM. les élus, Mesdames et messieurs, Chers amis,

 

Il y a 70 ans, se terminait, hormis dans le Pacifique, le plus gigantesque et meurtrier conflit que l'Humanité ait connu.

Le mois de mai 1945, voyait, en Europe, la fin de la peur quotidienne, des horreurs, des atrocités commises par les nazis et leurs suppôts..

La fin des horreurs mais en même temps le début de douleurs nouvelles face à la prise de conscience de la réalité : la quasi-totalité des êtres chers, partis pour une « destination inconnue », pour Pitchipoï, ne reviendrait pas.

La conscience que la quasi-totalité du monde juif d'Europe avait disparu.

Et le début de l'angoisse et des cauchemars...

Pour ceux qui sont revenus des camps, les cauchemars meublés des images de ce qu'ils avaient vu et subi.

Pour les autres, ceux que le hasard -aidé de quelques 3 400 Justes en France- avait fait échapper à ces horreurs, les cauchemars remplis du souvenir des êtres chers assassinés, compliqué souvent d'un sentiment de culpabilité d'avoir survécu tandis que les autres étaient condamnés.

Et une angoisse pernicieuse et perpétuelle, nourrie de l'incertitude de la façon dont leurs êtres chers avaient été tués.

Il y a 71 ans, par le Convoi 73, 878 hommes partaient d'ici vers une destination inconnue et qui le resta longtemps.

Le Convoi 73, un parmi 75 convois de Juifs, numérotés de 1 à 79, partis de France, de Compiègne, de Beaune-la-Rolande, de Pithiviers (6), d'Angers ou de Lyon ou de Drancy (61) emportant près de 74 000 enfants, femmes, hommes, vers la mort dont à peine plus de 2 000 réchappèrent.

Sur les 61 convois issus du camp de Drancy où nous étions tout à l'heure, 41 sont partis de la Gare du Bourget-Drancy et 20 partirent d'ici, de la Gare de Bobigny.

 

La quasi-totalité de ces convois eurent pour destination un camp d'extermination : Sobibor, Majdanek et surtout Auschwitz.

70 ans après, la confusion persiste entre camps de concentration et camps d'extermination, qualifiés de façon générique de camps de la mort.

Pourtant, même si les déportés enfermés dans les camps de concentration subissaient des conditions inhumaines ou mouraient en masse, ces camps n'avaient rien à voir avec les 6 camps de mise à mort dont on ne réchappait pas :

  • Treblinka : 750 000 à 1 200 000 morts, 300 survivants.

  • Bełżec : 430 000 à 500 000 morts, 2 survivants.

  • Sobibór : 200 000 à 250 000 morts, 50 survivants.

  • Chełmno : 153 000 morts, 3 survivants.

  • Majdanek : 78 000 morts, 200 000 survivants

  • Auschwitz-Birkenau : 1 100 000 morts, 200 000 survivants.

 

Le nombre de survivants de Majdanek et d’Auschwitz peut paraître beaucoup plus important que ce que nous avons en mémoire et c'est pour ça que j'ai voulu le rappeler, parce que même nous qui sommes au plus près des victimes de la Shoah, « au cœur de l'information » comme l'a dit tout à l'heure, M. Mangin, 1er adjoint de Drancy, nous avons encore des choses à apprendre.. Et il est essentiel que nous connaissions bien la réalité afin de bien la transmettre. Sinon les négationnistes de tous poils auront beau jeu de pointer nos erreurs et remettre en cause la réalité du nombre de morts de la Shoah.

Dans ces 2 derniers camps, Majdanek et Auschwitz-Birkenau, le nombre de survivants est fortement supérieur à ceux des autres, c’est qu'il s'agissait de camps mixtes : le camp d'extermination se trouvait inclus dans un camp de concentration.

À Auschwitz, il y avait 3 camps : Auschwitz I, Auschwitz II et Auschwitz III.

Auschwitz II, Birkenau, était le camp d'extermination et plus d'un million de personnes, dont 900 000 Juifs, y sont mortes.

Ceux qui ont survécu étaient dans la partie camp de concentration et de travail (commandos) et, parmi eux, pratiquement aucun Juif, aucun Tsigane, aucun Soviétique, aucun homosexuel..

 

Dans son récit publié au début de cette année, « Et tu n'es pas revenu », Marceline Loridan-Ivens, déportée avec Simone Veil par le Convoi 71, raconte l'arrivée au camp de Bergen-Belsen, après leur évacuation de Birkenau :

«Là, nos yeux, nos narines l'ont compris avant même qu'on nous le dise : il n'y avait pas de chambre à gaz.

Plus de gaz, plus cette gueule ouverte où l'on pouvait nous jeter d'une minute à l'autre, nous filles de Birkenau rescapées du plus grand centre d'extermination. Plus de cheminée. Le crématoire. L'odeur des corps qui brûlent. C'est pour cela que je chantais tout en grelottant sous nos tentes posées sur la neige. Rien d'autre que la barbarie ordinaire, la faim, les coups, la maladie, le froid. Même les ordres étaient plus souples. Nous avions des corvées, mais les commandos avaient disparu, comme l'appel pendant des heures dans l'air glacé. …/... L'humanité semblait poindre à nouveau. Ce n'était pas encore l'espoir. Nous avions la certitude d'échapper au gaz, pas à la mort.»

 

Le 15 mai 1944, partait le Convoi 73, au destin singulier, constitué uniquement d'hommes valides : il n'avait pas pour destination un camp d'extermination mais Kovno-Kaunas et Reval-Tallin en Lituanie et Estonie.

Hélas, même s'ils n'allèrent pas vers un camp d'extermination, leur destination était quand même la mort pour presque tous, puisque 22 d'entre eux seulement revinrent de ce périple d'horreur et de souffrance.

Et je veux saluer la présence avec nous du dernier survivant, Henri Zajdenwergier, et c'est pour permettre sa présence et celle de quelques autres qui, ces dernières années, n'ont pu être présents car, le dimanche qui suit le 15 mai, a lieu chaque année une cérémonie à Pithiviers et Beaune-la-Rolande.

22 seulement revinrent, une proportion de survivants malheureusement semblable, voire même un peu inférieure, à celle des camps d'extermination.

Sans le gaz, alors qu'il n'y avait que des adolescents et adultes valides, ils furent assassinés dans la même proportion que les ceux des convois vers les camps d'extermination incluant enfants, vieillards, femmes dont on sait qu'ils étaient immédiatement sélectionnés pour la mort....

Ce qui nous laisse imaginer le supplice que nos père, frère, oncle, beau-frère, grand-père, ami, vécurent.

 

La semaine dernière, j'étais en Ardèche, je suis passé à Antraïgues, le village de Jean Tenenbaum, dit Jean Ferrat.

Dans la maison qui lui rend hommage, sont affichées les paroles de sa chanson «Nuit et Brouillard». On peut regretter aujourd'hui que cette chanson de 1963, de la même façon que le film éponyme d'Alain Resnais, ne fasse explicitement mention de la spécificité du traitement des Juifs, voire des Tsiganes, dans la Déportation.

Même si cette chanson et ce film ont énormément apporté à la connaissance du martyre concentrationnaire, ils n'intègrent à aucun moment le mot «juif». À l'époque, et jusqu'aux années 80, les Juifs de France ont pêché par excès de discrétion dans le domaine de la mémoire de la guerre et de l'excessive spécificité de leurs souffrances.

 

Cependant, je retiens particulièrement de la chanson de Ferrat une phrase :

«Je twisterais les mots s'il fallait les twister

Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez».

Aujourd'hui, en 2015, 70 ans après l'ouverture des camps,

  • alors que l'enseignement de la guerre 39-45, de la Shoah et de sa spécificité sont difficiles, parfois impossibles,

  • alors qu'on a encore tué, en France, des Juifs au seul motif qu'ils étaient Juifs, après Ilan Halimi, Toulouse et Bruxelles : Paris-Vincennes en janvier...

  • alors que, différemment d 'il y a 10 ans, les commémorations nationales de la fin de la guerre ont eu moins de lustre que celles du débarquement et de la libération en 2014,

  • alors que les clichés antisémites reprennent une vigueur sidérante,

 

je retiens volontiers les paroles de Jean Ferrat et les transforme :

«Je slamerais ou raperais les mots s'il fallait les slamer ou les raper pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez»

 

Pour ce souvenir, je tiens encore une fois, au nom de notre association et des associations amies, à remercier M. De Paoli et la municipalité de Bobigny qui a su poursuivre le travail engagé par la municipalité précédente, avec le Département de Seine-St-Denis et la SNCF, transformer ce lieu que nous avons connu terrain vague envahi de ronces et d'orties, terrain industriel où s'entassaient des monceaux de ferraille, en lieu sobre de recueillement et de mémoire.

 

J'associe à nos remerciements à la Municipalité de Bobigny, Anne Bourgon dont nous avons apprécié la disponibilité, l'écoute et l'engagement.

 

 

Je vous remercie.

 

 

Mise à jour le Dimanche, 14 Juin 2015 09:28