Discours Louise Cohen lors du Colloque sur la Shoah en Estonie, Lettonie, et Lituanie PDF Imprimer Envoyer


Mémorial de la Shoah Paris

COLLOQUE LA SHOAH EN ESTONIE, LETTONIE, LITUANIE

jeudi 4 et vendredi 5 juin 2015


Le Convoi 73

Louise Cohen,Chevalier de la Légion d'Honneur, promotion Janvier 2015

Fondatrice de l'association Les Familles et Amis des Déportés du Convoi 73



Mesdames, Messieurs, chers amis, bonjour.
Je suis à l'origine de l'association Les Familles et Amis des Déportés du Convoi 73 dont j'ai été la présidente pendant quinze ans.

Cette association a pour objet de perpétuer le souvenir des déportés du Convoi 73 qui est parti de Drancy le 15 mai 1944, non pas pour Auschwitz comme la quasi-totalité des convois de déportés juifs depuis la France, mais vers deux Etats baltes, la Lituanie et l'Estonie.

Pourquoi ces deux Etats ? Nous ne l'avons jamais su vraiment, des hypothèses ont été posées, reliées à un certain nombre de faits avérés. Néanmoins des incertitudes subsistent, peut-être seront-elles levées un jour, la constitution de l'Histoire est encore en marche et il nous arrive des informations tout à fait inattendues. Par exemple il y a quelques mois, un Français résidant en Estonie et faisant pour son compte personnel des recherches dans les archives d'Etat à Tallinn, nous a communiqué une liste de 93 noms de déportés du Convoi 73 arrivés en Estonie, qu'il a découverte par hasard et que nous ignorions complètement.

Le Convoi 73 emportait 878 hommes, uniquement des hommes, c'est le seul qui avait cette particularité. 878 hommes dans la force de l'âge dont trente huit de moins de 18 ans. Les autorités du camp, à Drancy, leur avaient dit qu'il partaient travailler en France ou en Allemagne pour l'Organisation Todt. Cette entreprise assurait une grande partie de l'industrie du génie civil et militaire allemande, surtout les installations portuaires du Mur de l'Atlantique, et les grands travaux du Reich. Le port lituanien de Memel (Klaipeda) avait même été évoqué comme lieu de travail.

 

Travailler pour l'Organisation Todt, c'était l'espoir d'échapper aux camps d'extermination, au point que beaucoup qui n'étaient pas prévus pour ce convoi se sont portés volontaires pour en faire partie. A Drancy, les hommes du Convoi 73 étaient appelés "les Todt". Mais on sait que ces hommes n'ont pas été dirigés vers le travail qu'on leur avait annoncé : ils ont presque tous péri assassinés. En 1945 il n'y eut que 22 d'entre eux pour revenir en France.

 

Sur les quinze wagons que comportait le convoi, dix, transportant environ six cents hommes, ont été stoppés à Kovno ou Kaunas, et enfermés au Fort IX, une forteresse à six kilomètres de la ville, où déjà la plus grande partie de la communauté juive de Kaunas et de beaucoup d'autres provenances avait été anéantie.

 

Au Fort IX, des témoins locaux affirment que des déportés furent fusillés sur place mais le plus grand nombre des six cents arrivés à Kaunas fut transféré au camp de travaux forcés de la forêt de Pravieniskès, à 7 km à l'est de Kaunas. Là ils devaient extraire la tourbe dans les marécages et produire du bois de chauffage destiné à alimenter les bûchers où étaient brûlés les cadavres des populations juives locales. Ils moururent d'épuisement et de mauvais traitements. Seuls deux frères, Harry et Félix  Klein, réussirent à s'en évader.

 

Les cinq autres wagons, comportant environ trois cents hommes, ont poursuivi leur périple jusqu'en Estonie, à Tallinn, alors appelée Reval de son nom allemand.

 

D'abord enfermés dans la prison Patarei, ils furent ensuite transférés hors de la ville dans une caserne désaffectée. Un petit nombre d'hommes travaillèrent à la réparation des pistes de l'aérodrome de Lasnamäe, régulièrement bombardées par les Russes. Ce fut le cas de notre ami Henri Zajdenwergier, 17 ans à l'époque, et seul survivant du Convoi 73 à ce jour. Ses souvenirs, resurgis au cours de notre premier voyage de la mémoire en Estonie, plus de cinquante ans après les faits, nous ont été précieux pour retrouver cet aérodrome de Lasnamäe, abandonné et en friche depuis l'arrêt des hostilités.

 

Quant à la plus grande partie des autres, elle fut acheminée vers une destination inconnue sous prétexte de travail dans les forêts. Ils partaient par groupes de cinquante ou soixante et ne revenaient jamais à la caserne. La possibilité qu'ils aient été assignés à l'incinération des cadavres à Tallinn, à Klooga ou encore dans d'autres lieux d'extermination des Juifs n'est pas à exclure.

 

Depuis longtemps et encore maintenant, nous nous posons la question : pourquoi ce convoi a-t-il été dirigé dans ces deux Etats baltes, tout au nord de l'Europe alors que la quasi-totalité des camps se trouvait en Pologne ou en Allemagne ?

 

Une réponse plausible nous est donnée par le Père Patrick Desbois dans l'étude qu'il a publiée au CRIF en 2003 : il nous y apprend que le nazi Paul Blobel, qui fut condamné à mort au procès de Nuremberg et pendu à la prison de Landsberg le 7 juin 1951, était chargé par le régime nazi de l'opération 1005. Il s'agissait d'exhumer les corps des milliers de Juifs enterrés dans des fosses, afin d'en effacer toute trace. Dénier aux victimes le fait même d'avoir vécu, les vouer à l'oubli à jamais, voilà quelle était la mission de Blobel.

 

Pour remplir cette mission, Blobel avait mis au point une parfaite organisation du travail par équipes. Il y avait ceux qui rouvraient les fosses, ceux qui sortaient les corps et les transportaient aux bûchers, ceux qui entretenaient le feu. Il fallait ensuite répandre les cendres. On sait que les hommes qui faisaient ce travail étaient tués à leur tour et remplacés par d'autres. Le secret, en effet, devait être partout strictement gardé.

 

La présence de Blobel à Reval, en mai 1944, nous permet d'émettre l'hypothèse d'un lien entre les opérations de Blobel et la déportation des hommes du Convoi 73 qui quittèrent Drancy à destination de la Baltique. La demande en force de travail pour l'Organisation Todt, en mai 1944, était peu probable à cause de la percée des armées soviétiques. Les nazis démantelaient alors leurs usines et tuaient sur place ou déportaient leurs prisonniers vers des camps de concentration à l'intérieur de l'Allemagne. Or la destination du Convoi 73 est restée secrète et inconnue jusqu'à la fin de la guerre et même encore au-delà puisque en 1945 le Ministère français de la Guerre donnait Auschwitz comme destination du Convoi 73.

 

De même en Lituanie, les nazis cherchaient dans les camps aux alentours de Kaunas des équipes de brûleurs de cadavres. Ils ont pu penser que des prisonniers venus de loin, désorientés par le voyage et sous le choc de conditions carcérales draconiennes, seraient moins tentés de s'évader que des Juifs des environs. Ils ne connaissaient ni les lieux ni la langue du pays, n'avaient aucun contact avec la population locale et ne pourraient donc bénéficier de complicités extérieures en cas d'évasion du Fort IX. Personne ne s'est évadé du Fort 9, sauf Alex Faitelson, avec 63 autres prisonniers lituaniens, dans la nuit du 25 décembre 1943  (voir Alex Faitelson Courage dans la tourmente en Lituanie, 1941-1945 *).

 

C'est la thèse du Père Patrick Desbois. Elle rejoint celle d'Alex Faitelson qui nous l'avait exposée lors d'un voyage de la mémoire, en 2002, et qui la décrit dans son livre ci-dessus.

 

Nous pouvons ajouter que l'incinération se poursuivait encore en juillet 1944. Nous en avons pour preuve une des inscriptions en yiddish, figurant dans une cellule du Fort IX sur un panneau en bois aujourd'hui disparu mais dont la photo se trouve au Musée de l'Holocauste à Washington. Cette inscription est signée Hirsh Burstein, arrivé le 7 juillet 1944. Il écrit : "Nous brûlons les cadavres et attendons la mort. Frères vengez-nous. Nous mourrons courageusement pour le peuple juif".

 

Voilà ce que l'on peut dire aujourd'hui du Convoi 73.

 

Mais je veux parler de notre association car elle est liée aux caractéristiques de ce Convoi 73. Il est le seul convoi de Juifs parti de France à la mémoire duquel s'est constituée une association de familles et d'amis. Ceci justement parce qu'il ne comportait que des hommes et que pour un certain nombre d'entre eux, les familles n'avaient pas été arrêtées. Elles ont donc pu échapper à l'extermination et témoigner après la guerre. Comment se sont-elles trouvées, ne se connaissant pas et ignorant qu'elles portaient le même deuil ?

Voici comment c'est arrivé.

En 1994 ont eu lieu de nombreuses commémorations à l'occasion du cinquantième anniversaire de la libération des camps. Cinquante ans s'étaient écoulés au cours desquels on n'avait que très peu évoqué la déportation et la disparition des 76 000 Juifs de France. Une sorte de libération des esprits s'est effectuée et le 15 mai 1994, cinquante ans après, une dizaine d'annonces ont paru dans le carnet du journal Le Monde à la mémoire de plusieurs déportés du Convoi 73.

 

Signataire d'une de ces annonces pour citer le nom de mon frère aîné, Lucien Cohen, j'ai écrit aux autres annonceurs pour leur proposer d'aller ensemble sur les lieux de la disparition de nos proches. C'est ainsi que nous avons organisé un premier voyage de la mémoire en mai 1995 avec 17 personnes et que notre association commença à prendre forme. Elle a été déclarée en juillet 1999 au titre de la loi de 1901 sur les associations. Mme Simone Veil a accepté d'en être la présidente d'honneur en mémoire d'André et Jean Jacob, son père et son frère, déportés par le Convoi 73 et qui ne sont pas revenus.

Au cours de ces vingt ans, nous avons mené une activité de construction de la mémoire très importante pour perpétuer le souvenir de nos déportés et regrouper un maximum de familles concernées. Nous avons témoigné dans des collèges, organisé des ateliers d'écriture pour des jeunes et présenté notre exposition "Convoi 73".

 

Nous avons fait un voyage de la mémoire tous les deux ans en Lituanie et en Estonie. A notre voyage de l'année 2006, nous avons emmené quinze collégiens de Villeneuve Saint-Georges qui ne connaissaient à peu près rien de la Shoah. Ils ont réalisé un film de ce voyage et ont concourru au prix Annie et Charles Corrin "pour la diffusion de la Shoah". Leur travail a été primé et le prix leur a été décerné à la Sorbonne par un jury présidé par Boris Cyrulnick.


Partout où sont passés nos déportés, nous avons posé des plaques et des dalles commémoratives, érigé des stèles. En particulier, au musée du Fort IX de Kaunas, nous avons contribué à l'installation d' une "Salle des Français" pour laquelle nous avons fourni des photos, des documents, des lettres de déportés, des objets de famille. Nous y avons offert une borne interactive à destination du jeune public amené par les enseignants et qui peut accéder à la biographie des 38 adolescents du Convoi 73. C'est dans cette "Salle des Français" que sont lisibles, protégées par une vitrine, les inscriptions gravées sur le mur par des déportés du convoi. Des noms, des lieux, des dates, les derniers écrits en quelque sorte, de ces hommes qui ne voulaient pas être oubliés. C'est là que figurent très nettement les mots "Nous sommes 900 Français" gravés avec un clou ou un caillou.

 

M. Raymond Schmittlein, qui fut député, ministre, Vice-président de l'Assemblée nationale de 1962 à 1965, a visité le Fort IX en 1961 en compagnie d'Irina Ehrenbourg qui lui a montré ces inscriptions et beaucoup d'autres qui, écrites sur des portes en bois, n'ont pas été conservées. Il a compris combien celles gravées dans la pierre étaient précieuses et a alors obtenu des responsables du Musée leur préservation et leur protection.

A Tallinn nous avons inauguré en 2010 une stèle devant la prison Patarei,

inauguration qui a eu un grand retentissement car étaient présents, ce jour-là, invités par l'ambassadeur de France en Estonie, M. Frédéric Billet, de nombreuses personnalités telles que l'ancien président de la République estonienne, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères, les ambassadeurs d'Israël, d'Allemagne, d'Espagne, de Finlande, de Pologne, le chargé d'affaires autrichien, des religieux. On n'avait jamais comme ce jour-là en Estonie fait état de l'holocauste avec autant d'écho

dans les médias. Une seconde stèle a été érigée en Estonie, sur le site de l'aérodrome de Lasnamäe au cours du voyage de la mémoire de 2014.

 

Après quatorze voyages de la mémoire en Lituanie et en Estonie, nous pensons avoir beaucoup participé à la connaissance de la Shoah dans ces deux Etats baltes. Nous nous y rendons régulièrement et avec l'appui des ambassadeurs qui nous reçoivent chaleureusement à chacune de nos visites et qui invitent les personnalités locales, nous parlons de la Shoah, nous apportons nos témoignages et nous créons des liens d'amitié et de sympathie. En Lituanie nous entretenons des contacts amicaux avec la communauté juive locale et aussi avec les enseignants des classes de français de Kaunas. Des jeunes étudiants participent à chacune de nos commémorations sur le parvis du Fort IX et préparent en langue française des interventions qui nous émeuvent. Nous sommes proches de Madame Birute Straksiene qui dirige la Fondation Robert Schuman de Kaunas, devenu le Centre Culturel français et qui a des activités très suivies comme le mois de la Francophonie.

 

A Tallinn, nous sommes aussi très liés avec la communauté juive animée par nos amis Faïna et Aavi Dobrosh qui sont, elle professeur de français des affaires et notre guide, lui ingénieur du Bâtiment et des Travaux Publics. La communauté juive est un acteur dynamique dans la capitale grâce à son école ouverte non seulement aux enfants juifs mais à tous les scolaires. Elle obtient d'excellents résultats et beaucoup de familles non juives y envoient leurs enfants.

 

Il est important pour nous de connaître les endroits où ont souffert et disparu nos proches, même si, en l'absence de listes qui auraient pu être dressées par les Allemands, nous ne pouvons pas savoir s'ils sont morts en Lituanie ou en Estonie. Nous voulons aussi faire savoir aux populations locales, dans la mesure du possible, que nos déportés ne venaient pas de nulle part, qu'ils avaient chacun une identité, un pays, une famille, un métier, une culture, une dignité, un avenir qui leur ont été arrachés.

Notre association compte aujourd'hui 350 familles en lien de parenté avec un ou plusieurs déportés du Convoi 73. Une lettre d'information associative, "Convoi 73 Notre Lien", paraît 3 à 4 fois par an. Elle donne des nouvelles des uns et des autres et constitue un lien apprécié par les membres de l'association. Les photos de 280 déportés, fournies par les familles, sont présentes à l'exposition permanente du musée du Mémorial de la Shoah à Paris, comme dans la "Salle des Français" du Fort IX.

Il y a un dernier endroit où 34 hommes du Convoi 73 ont été détenus et où ils ont souffert, c'est le camp de Stutthof, près de Gdansk en Pologne.

Lors de l'avance de l'Armée Rouge en Estonie, fin août 1944, les Allemands vidèrent les camps et entassèrent les survivants dans des bateaux qui traversèrent la Baltique jusqu'au camp de Stutthof, un camp immense où furent exterminés des dizaines de milliers de Juifs d'Europe, on dit 70 000 victimes. Nous y avons organisé deux voyages de mémoire, le prochain est prévu pour le mois de septembre de cette année.

Nous avons posé une plaque commémorative dans le bâtiment du four crématoire.

 

Enfin je voudrais vous signaler que nous avons érigé en 2006 au cimetière du Père-Lachaise à Paris, une stèle qui reproduit l'inscription gravée dans la cellule du Fort IX "Nous sommes 900 Français". Elle est située sur la Colline de la Déportation, parmi les monuments dédiés aux camps d'extermination nazis. Cette stèle est pour les membres de notre Association le lieu de recueillement le plus symbolique qui soit,

nous nous y réunissons régulièrement.



Mesdames et Messieurs, je pense avoir porté à votre connaissance les principales caractéristiques de ce convoi atypique qu'est le Convoi 73. Nous ne le distinguons pas  des autres convois de déportés qui ont également chacun leur propre histoire. Mais par nos activités associatives, nous voulons exprimer notre attachement à nos pères et frères, à nos oncles et cousins partis de Drancy le 15 mai 1944. Nous cherchons à en savoir le plus possible de ce qui les a conduits à la mort, nous voulons témoigner de notre fidélité à leur mémoire et forger les outils de la transmission de cette mémoire.

 

Je vous remercie de votre attention.

* Traduit de l'anglais par Eve Lyne Blum, éditions L'Harmatan.

 

Mise à jour le Samedi, 11 Juillet 2015 01:12